L’arnaque du libre-​échange à la britannique

Deux sys­tèmes s’affrontent : libre-​échange bri­tan­nique contre sys­tème natio­nal américain

Analyste finan­cier et essayiste, Alex Krainer pro­pose une relec­ture radi­cale des bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques actuels. Guerre en Ukraine, conflit à Gaza, ten­sions avec l’Iran et la Chine, migra­tions mas­sives, éro­sion des classes moyennes… Autant de crises qui, selon lui, ne relèvent pas d’un affron­te­ment entre « démo­cra­ties et auto­cra­ties ». Elles seraient les fronts d’une même guerre de modèles éco­no­miques et de gouvernance.

Le vrai cli­vage n’est pas celui qu’on croit

Krainer com­mence par balayer les grilles de lec­ture domi­nantes. Les diri­geants occi­den­taux parlent volon­tiers de « socié­tés ouvertes contre socié­tés fer­mées ». Il y voit une repré­sen­ta­tion auto-​complaisante qui masque l’essentiel. Le conflit pro­fond oppose, d’un côté, le sys­tème colo­nial de libre-​échange héri­té de l’Empire bri­tan­nique et, de l’autre, le sys­tème natio­nal d’économie poli­tique, sou­vent appe­lé « sys­tème américain ».

Ce der­nier a été concep­tua­li­sé et mis en œuvre par des figures comme Alexander Hamilton, Henry Clay, Abraham Lincoln et, sur­tout, l’économiste Henry C. Carey, conseiller de Lincoln. Pour Krainer, com­prendre cette oppo­si­tion est indis­pen­sable pour relier entre elles les crises contemporaines.

Libre-​échange : une course vers le bas

Le sys­tème bri­tan­nique de libre-​échange repose sur un prin­cipe simple : sup­pri­mer toutes les bar­rières au mou­ve­ment des capi­taux et des mar­chan­dises afin de maxi­mi­ser le ren­de­ment du capi­tal. Dans cette logique, les nations se retrouvent contraintes de riva­li­ser pour atti­rer les inves­tis­se­ments en com­pres­sant sys­té­ma­ti­que­ment leurs coûts.

Salaires, sécu­ri­té de l’emploi, retraites, san­té, édu­ca­tion, infra­struc­tures, pro­tec­tion de l’environnement : tout ce qui grève le retour sur capi­tal devient une variable d’ajustement. Le résul­tat, selon Krainer, est une course vers le bas per­ma­nente. La richesse s’extrait et se concentre dans quelques centres finan­ciers, tan­dis que le tis­su pro­duc­tif et social des nations s’érode.

Le sys­tème natio­nal : pro­duire chez soi pour enri­chir le pays

À l’opposé, le sys­tème natio­nal d’économie poli­tique place la pro­duc­tion inté­rieure au centre. Il uti­lise des bar­rières pro­tec­trices tem­po­raires pour per­mettre à l’industrie natio­nale de se déve­lop­per face à la concur­rence étran­gère. Les capi­taux sont orien­tés vers la manu­fac­ture, les infra­struc­tures, l’éducation, la recherche et la culture. L’objectif n’est pas la maxi­mi­sa­tion du ren­de­ment finan­cier immé­diat, mais l’élévation durable du niveau de vie de la popu­la­tion et la dis­per­sion de la richesse.

Krainer insiste : ce modèle vise la sou­ve­rai­ne­té et l’indépendance, là où le libre-​échange pousse vers la glo­ba­li­sa­tion et l’hégémonie unipolaire.

Les sept dimen­sions de Henry Carey

Dans son ouvrage de 1851, The Harmony of Interests, Henry Carey avait déjà for­mu­lé le contraste avec une clar­té que Krainer juge tou­jours per­ti­nente. Il en retient sept axes principaux :

  • L’un oriente le capi­tal vers le com­merce et la spé­cu­la­tion ; l’autre vers la pro­duc­tion de biens et d’infrastructures.
  • L’un pri­vi­lé­gie les matières pre­mières et les cultures de rente ; l’autre les pro­duits trans­for­més et de qualité.
  • L’un exporte en masse, par­fois au prix de famines locales ; l’autre cherche d’abord à satis­faire la demande intérieure.
  • L’un concentre la richesse dans quelques grandes villes com­mer­ciales ; l’autre la dis­perse plus largement.
  • L’un finance des flottes et des armées per­ma­nentes ; l’autre inves­tit dans le déve­lop­pe­ment moral et intellectuel.
  • L’un a besoin d’une main‑d’œuvre abon­dante et bon mar­ché, d’où les migra­tions mas­sives ; l’autre élève le niveau de vie de la popu­la­tion locale.
  • L’un engendre des guerres per­pé­tuelles ; l’autre recherche la sta­bi­li­té et la paix.

L’Empire bri­tan­nique comme laboratoire

Krainer prend l’Empire bri­tan­nique comme illus­tra­tion para­dig­ma­tique du sys­tème de libre-​échange. Les symp­tômes qu’il a géné­rés – déclin indus­triel rela­tif, pres­sion sur les salaires, concen­tra­tion finan­cière, recours aux migra­tions et mili­ta­ri­sa­tion – se retrouvent aujourd’hui, selon lui, dans l’ensemble du monde déve­lop­pé qui a adop­té ce modèle au cours des cin­quante der­nières années.

À l’inverse, les pays qui ont appli­qué le sys­tème natio­nal ont connu des phases de mon­tée en puis­sance indus­trielle et d’amélioration du niveau de vie : les États-​Unis après l’indépendance, l’Allemagne de la fin du XIXe siècle, ou encore l’Italie d’après-guerre sous l’impulsion d’Enrico Mattei. Krainer annonce d’ailleurs un tra­vail ulté­rieur sur la Chine contem­po­raine, qu’il pré­sente comme l’exemple le plus spec­ta­cu­laire de ce modèle au XXIe siècle.

Pourquoi cette grille de lec­ture change tout

Une fois cette oppo­si­tion accep­tée, les conflits actuels prennent un sens dif­fé­rent. La guerre en Ukraine, les ten­sions autour de Taïwan, la poli­tique migra­toire ou les crises sociales internes ne sont plus des dos­siers iso­lés. Ils deviennent les théâtres d’une même confron­ta­tion entre un sys­tème extrac­tif en déclin et des puis­sances qui refusent la subor­di­na­tion colo­niale et cherchent à recons­truire une capa­ci­té pro­duc­tive souveraine.

Krainer sou­ligne un point sup­plé­men­taire : cette connais­sance a été lar­ge­ment effa­cée des pro­grammes d’économie contem­po­rains. Le fait même de pou­voir la recons­ti­tuer lui paraît presque un acte de résis­tance intellectuelle.

Un empire qui s’effrite

La thèse cen­trale de la vidéo est claire. Le modèle de libre-​échange qui a domi­né l’Occident depuis plu­sieurs décen­nies pro­duit désor­mais ses effets pré­vi­sibles : affai­blis­se­ment indus­triel, pres­sion sur les classes moyennes, insta­bi­li­té sociale et recours per­ma­nent à la force. Face à lui, le retour à une logique de sys­tème natio­nal, obser­vable dans plu­sieurs pays émer­gents, redes­sine les rap­ports de force mondiaux.

Pour Alex Krainer, l’empire n’est pas seule­ment contes­té mili­tai­re­ment ou diplo­ma­ti­que­ment. Il s’effondre d’abord sous le poids de ses propres contra­dic­tions économiques.

L’exemple de la France des Trente Glorieuses

Krainer n’en parle pas mais la période gaul­lienne (et plus lar­ge­ment les Trente Glorieuses sous influence de la pla­ni­fi­ca­tion fran­çaise) illustre une ver­sion assez pure de capi­ta­lisme pro­duc­ti­viste et dirigiste.

L’État ne se conten­tait pas de régu­ler : il orien­tait mas­si­ve­ment l’investissement, créait ou sou­te­nait des cham­pions natio­naux, lan­çait de grands pro­grammes tech­no­lo­giques (nucléaire civil et mili­taire, aéro­nau­tique, élec­tro­nique, spa­tial…), pro­té­geait cer­tains sec­teurs stra­té­giques et accep­tait un degré éle­vé d’intervention dans l’allocation du capital.Les résul­tats sont dif­fi­ciles à nier sur le moment :

-Croissance forte et rela­ti­ve­ment sou­te­nue
-Modernisation accé­lé­rée de l’appareil pro­duc­tif
-Hausse nette du niveau de vie
-Montée en gamme indus­trielle
-Affirmation d’une cer­taine indé­pen­dance stra­té­gique (notam­ment moné­taire et énergétique)

De Gaulle et ses équipes (Pompidou à Matignon, les hauts fonc­tion­naires du Plan, etc.) incarnent clai­re­ment une logique oppo­sée au libre-​échange bri­tan­nique clas­sique : on ne laisse pas le mar­ché mon­dial dic­ter la struc­ture pro­duc­tive du pays. On la construit.

L’expérience fran­çaise de cette période consti­tue bien une démons­tra­tion concrète qu’un capi­ta­lisme pilo­té, pro­duc­ti­viste et rela­ti­ve­ment sou­ve­rain peut déli­vrer des résul­tats impres­sion­nants face à une logique de pure ouver­ture et de spé­cia­li­sa­tion selon les avan­tages com­pa­ra­tifs immédiats.

À cette époque, la plus grande for­tune de France était Marcel Boussac, à la tête de plus de 50 usines employant plus de 20 000 sala­riés. Boussac avait bâti un empire tex­tile ver­ti­cal (fila­tures, tis­sage, confec­tion, dis­tri­bu­tion, marques dont le finan­ce­ment de la mai­son Christian Dior en 1946), éten­du aux colo­nies, aux jour­naux (L’Aurore, Paris-​Turf) et aux courses hip­piques (haras et hip­po­drome de Saint-Cloud). 

Mais sa for­tune était de 50 mil­liards d’anciens francs équi­valent donc à 500 mil­lions de nou­veaux francs de l’époque. L’écart d’échelle avec avec les plus grandes for­tunes est énorme, et la libre cir­cu­la­tion des capi­taux et des mar­chan­dises a joué un rôle signi­fi­ca­tif dans leur explo­sion, ain­si que la nais­sance des para­dis fis­caux, essen­tiel­le­ment bri­tan­niques, dans les années 50.

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